Vie au camp principal

Au camp principal, cette vie en communauté  se passait relativement bien. Trois prospecteurs mariés avaient fait venir leurs épouses : le chef de mission Lutz, le mécanicien Leroux et un opérateur à la balance magnétique Altairac. Ces femmes ont eu beaucoup de mérite à suivre leur mari dans de telles conditions. Leur intérieur :  une tente, le ménage était vite accompli. La pétanque et les cartes étaient les jeux  les plus pratiqués.
Un jour, on nous annonça que le PDG Mr. Léon Migaux, accompagné de son adjoint Mr. Roger Desaint (son futur  successeur) devaient nous rendre visite. Le mécanicien eut l’idée bizarre pour amener le président de Fort Polignac à notre camp, de fixer un fauteuil à l’arrière d’ un 4/4. Ce trône,  sur un véhicule tout terrain, n’était guère  confortable. Il fallut sangler le président  pour ne pas le perdre et il arriva jusqu’à nous, bien secoué, en piteux état physique.
Une autre fois au camp secondaire sur la piste principale Nord-Sud, on vit arriver deux camions Berliet.  Trois hommes en descendirent, demandèrent ce que nous faisions là et où était notre camp de base. L’un de nos chauffeurs repartit avec eux pour leur servir de guide. Nous les retrouvâmes à notre retour au camp principal. Ils testaient sur les pistes sahariennes un nouveau modèle de  camion Berliet chaussé de nouveaux pneus. Il y avait Mr Devicq, à l époque le transporteur le plus important d’Algérie, un directeur de la Sté Berliet et Mr Michelin le Président de l’époque. Ce dernier à son départ nous promit de nous envoyer un bateau pneumatique pour pouvoir nous promener sur le lac. On n’a jamais vu ce bateau. Peut-être est-il arrivé longtemps après notre départ, alors que nous étions de retour en France en espérant que  les touareg l’ont trouvé très utile. (Pour les puristes touareg est le pluriel de targui ).
Des touareg venaient au lac de temps à autre faire boire leurs dromadaires. Un jour, ils nous ont invités, à l’un de leur  campement à l’occasion d ‘un mariage. Il y avait de nombreux invités. Ceux-ci venaient des 4 horizons. Les voir surgir au trot sur leurs dromadaires, semblant venir de nulle part, reste pour moi une image belle, étonnante, presque irréelle. A noter que si les hommes sont voilés, les femmes elles ne le sont pas.
Un autre souvenir : le  soir de Noël 1954, après un repas “amélioré”, en évoquant Paris, le chef de mission rappela qu’à cet instant (on était dans le même fuseau horaire ) dans la capitale se disputait la coupe de Noël : la traversée de la Seine à la nage. A l’époque la Seine pas encore aussi polluée qu’aujourd’hui, était de temps à autre  le théâtre de compétitions sportives. Voilà piqués au vif, quelques téméraires prêts à traverser le lac.“ Nous partîmes 500…”, non,  non,  à 4. Le premier abandon se produisit à l’entrée dans l’eau jugée trop froide, le second fut mis sur le compte d’une crampe au bout de 10 mètres, on restait à deux : Jean-Claude Mioche et moi-même. Arrivés à mis parcours au bout de 150m, nous étions condamnés à continuer. Les derniers mètres furent difficiles, on était à bout de souffle. A un moment J.C.M que je précédais de quelques mètres, me dit calmement d’un ton fataliste, “ça y est Pierre je n’en peux plus, je coule “. Je venais juste de réaliser que j’avais pied. Je l’encourageais aussitôt,  lui disant qu’il n’avait plus que quelques mètres à tenir. C’est ainsi que l’on atteignit l’autre rive, tout deux épuisés, réalisant que cet “exploit”, dans de l’eau fraîche après un dîner bien arrosé, n’était pas très raisonnable. Se noyer au Sahara, n’aurait pas été banal, et nous aurait valu sans doute  une notoriété posthume,  mais on préféra en rester là et ne pas tenter un autre bain de minuit.
Début Mars 1955, j’avais  été désigné pour aller à l’aérodrome de Fort-Polignac récupérer le courrier. J’y ai vu Geneviève de Gallard, convoyeuse de l’air militaire, qui faisait partie de l’équipage de l’avion. Elle était devenue célèbre, pour avoir quitté Dien Bien Phu le 5 Mai 1954 après deux mois de séjour, juste avant la prise des positions françaises par le Viêt-Minh. (suite « Fin de la Mission »)